Les opérateurs historiques jouent la bourse
Une dizaine de jours. C’est le temps qu’il aura fallu aux grands opérateurs historiques européens pour s’accorder sur le sens de la réponse à apporter aux propos tenus par Neelie Kroes, la commissaire en charge de la société de l’information, mi-juin. Lors de la conférence annuelle, organisée par Reuters sur les technologies de l’information, la commissaire européenne s’était déclarée favorable à un mouvement de concentrations en Europe, permettant l’émergence d’opérateurs paneuropéens et disposant de moyens financiers plus solides pour investir dans les réseaux, fixes et mobiles, à très haut débit. En fin de semaine dernière, l’ETNO, le lobby bruxellois qui regroupe les opérateurs historiques, a donc répondu aux propos de Neelie Kroes, via une lettre envoyée aux chefs de gouvernement de l’Union européenne.
Sans grande surprise, l’ETNO demande un allègement de la réglementation, Mais le prétexte justifiant cette demande de vacance réglementaire est pour le moins original (et fallacieux) : la réglementation crée de… l’incertitude auprès des investisseurs ce qui les empêche d’investir dans les infrastructures ! Une excuse qui en dit long sur le principal indicateur de gestion des dirigeants des opérateurs historiques : l’opinion des investisseurs. Ce que Stéphane Richard, le PDG de France Télécom, reconnaît d’ailleurs ouvertement dans l’interview qu’il a accordé au site en ligne latribune.fr : « Il faut avoir une histoire à raconter aux investisseurs. » Seul problème, cette ligne de conduite, adoptée par les principaux opérateurs historiques depuis le milieu de la précédente décennie, a très largement échoué, comme le montre l’évolution des cours de bourse. Sur les cinq dernières années, France Télécom a ainsi enregistré une chute de 52 % de son cours de bourse, tout comme Telecom Italia ; si la baisse du cours de Telefonica n’est, sur le même période, que de 20 %, elle atteint 42 % par rapport à son plus haut niveau historique touché en décembre 2007. Enfin, le cours de Deutsche Telekom a reculé de 12 % sur cinq ans (et de 22 % par rapport au plus haut atteint durant cette période au début de 2008). Pourtant, les opérateurs ont versé de gros dividendes à leurs actionnaires, chaque baisse des cours faisant monter les taux de rendement. Compte tenu de ce passé (et de ce passif), on peut se demander pour quelles raisons les opérateurs européens continuent à s’accrocher à une stratégie boursière qui leur a si mal réussi. D’autant qu’ils savent parfaitement que leur demande de vacances réglementaires n’a aucune chance d’aboutir : autant vouloir annuler l’ouverture des télécoms à la concurrence et revenir au bon vieux temps du monopole. Mais voilà, pour continuer à verser de gros dividendes aux actionnaires (entre 40 et 45 % du free cash-flow pour France Télécom par exemple), les opérateurs ne disposent que de deux leviers, faute de pouvoir relever les prix. Les coûts d’exploitation ou les investissements.
Ex-monopole public, les opérateurs historiques sont généralement « surstaffés », mais comme leurs salariés disposent généralement d’un statut de fonctionnaire, la capacité de baisser les frais salariaux est donc réduite. Les opérateurs peuvent certes réduire les autres frais, mais s’ils réduisent trop leur dépenses marketing et commerciales, c’est leur capacité à gagner et conserver des clients qui va être pénalisée, fragilisant ainsi un peu plus leur revenus, et donc leur rentabilité. Ne reste donc que les investissements : d’où les gros débats en cours un peut partout en Europe sur la mutualisation des infrastructures mobiles. En revanche le « retard » pris dans le très haut débit fixe s’explique, pour le moment, par l’absence d’intérêt du grand public, alors que l’amélioration constante des services proposés par le DSL suffit à répondre aux besoins. Mais plutôt que de renvoyer la Commission européenne à ses propres incohérences (il est évident que le FTTH ne pourra pas coexister avec la boucle locale en cuivre), les opérateurs historiques préfèrent s’attaquer à la réglementation, jouant ainsi le statu quo pour éviter de remettre en cause leur stratégie boursière.